12.05.2008
Mille carillons de cristal
Il était une fois, dans le cimetière de Foix, un foie, un estomac et deux cervelles, celle qui jutait dedans la bouche et celle qui pensait dedans la tête. Cette dernière appartenait à Lilianore, tout comme la première d’ailleurs, bien que ce ne fut pas toujours le cas, et pensait que c’était bien dommage d’avoir comme ça un foie, un estomac et deux cervelles si on n’avait pas de cœur pour y battre un peu de vie. Sans vie, le corps de Lilianore s’était asséché, il était devenu terne, froid et rapeux comme une langue de chat, il n’était pas très joli, bien que ce ne fut pas toujours le cas.
Lilianore avait vu le vol des oiseaux, mais ce n’était pas pareil, elle avait saigné des vivants, mais ce n’était pas pareil, elle avait même aimé des morts, mais ce n’était pas pareil qu’avec un bon vieux gros cœur qui bat. C’est pourquoi au printemps elle se mit en quête d’un palpitant.
Elle traversa les villes et les campagnes pour trouver celui qui lui conviendrait, pas question d’un cœur vieux qui halète, d’un malade qui grelotte, encore moins d’un qui bringuebaloque. Il devait être parfait, voilà tout. Elle ravit le cœur, au sens propre, même si assez salement, à des dizaines de vivants : Un bucheron, deux nonnes et un moine, un enfant de quatre ans, un second de huit, un fermier, trois bœufs, une pucelle et tant d’autres…Mais tous avaient leurs petits défauts, brisés, fendus, ou de pierre. La jeune zombifiante vida la région de son sang, puis le pays, puis d’autres pays, jusqu’à ce qu’elle commence à douter de l’efficacité de ses méthodes. Elle s’enquit alors auprès d’un paysan qu’elle n’avait pas encore décervelé :
« Bvonjour à tvoi, fvier agvronome. Pvouriez-vvous m’indiquver séant où trouver un cvoeur qui ne svoit dvoté d’vaucune tvare en ce pvays ? »
Le gueux, que la consanguinité avait habitué à de pires apparences et élocutions répondit à la zombie sans s’alarmer :
« -Crénon ma bonne dame, si vous me passez l’expression, entendez-vous ces cloches au timbre si clair et si pur ? Elles battent à la mesure du cœur de Pauline, princesse en ces terres là et sainte en ces cieux ci. Nul cœur n’est plus pur, et nulle pureté plus cardiaque. Elle est notre protectrice et notre amante à tous. Puisse son règne encore durer mille ans ! »
C’est sur ces bons conseils que Lilianore arriva au pied du château de la Princesse Pauline. Sa plus haute tour avait été transformée en clocher et rythmait la vie de tous les gens du lieu.
A la vue du cadavre ambulant, les petits pages s’écartèrent pleins de respects et de prudence, la prenant sans doute pour une lépreuse venant réclamer quelques soins aux frais de la princesse. Lilianore sema donc ses germes sans encombres sur les tapis du fastueux palais jusqu’à la salle du trône. Les avis divergent sur ce qui se passa alors mais s’accordent néanmoins sur deux points : Une créature mi morte, mi vivante quitta le palais un cœur dans la main et du sang dans la bouche, et les cloches cessèrent à jamais de sonner, plongeant le pays dans le chaos le plus total.
Que c’était bon de sentir ce petit cœur de mésange dans ses doigts froides et rugueuses. Deux oreillettes et deux ventricules qui pompaient inutilement leurs dernières ressources, toussotant par leurs artères des caillots sanglants et une flopée d’autres choses moins identifiables. Lilianore n’était pas dupe, elle savait que l’organe mourrait bientôt à son tour, ça y est, c’était fait, et qu’il lui faudrait trouver un moyen de lui rendre sa vigueur, mais cette fois elle savait où chercher. Elle avait oui parlé, dans un de ces contes d’enfant, d’une prêtresse vaudou capable de rendre la vie, tout comme de la reprendre, elle aurait prit racine dans le marais de Tau, à plusieurs lieues d’ici. Peu importait, Lilianore avait tout son temps.
Elle marcha trois jours et trois nuits, car il est évident que le seul repos que pouvait réclamer sa condition était éternel, et au matin du quatrième jour, posa la plante nue de son pied nu dans l’eau bourbeuse du marais. Guidée par l’odeur d’encens et de fiente, elle n’eût aucun mal à trouver la cahute de la sorcière. Avant qu’elle n’ait même le temps de frapper, la porte s’ouvrit sur la plus grosse noire morte-vivante qu’il ait été donné à la Nature de rejeter.
« -Je t’attendais Lilianore. Tu dois être exténuée, entre donc, et n’hésite pas à te servir si tu as faim, je les ai capturé moi-même. »
Aux murs peuplés de crânes et de grigris étaient fixées de lourdes chaînes au bout desquels s’agitaient, pris au collier, une demi-douzaine de vivants priants leurs dieux et pleurant leurs mères. Lilianore ne se le fit pas répéter une seconde fois.
« -Alors petite, lança l’impressionnante zombie en suçotant un œil, quel relent t’amène ?
-J'ai besoin de vos talents...(prononça-t'elle le plus distinctive ment du monde car le langage zombi passe loin outre l'élocution)
-Je m'en doutais, figurez-vous que je ne reçois que rarement de simples visites de courtoisies.
-On dit que vous avez le pouvoir de rendre la vie. Poursuivit Lilianore sans se démonter
-Maudit soit-on! »
Quelque-chose dans sa voix fit comprendre à la jeune zombie qu'il s'agissait moins d'une menace lancée en l'air que d'une véritable imprécation. D'un geste un peu brutal, la sorcière fracassa le crane d'un de ses esclaves alimentaires sur une pierre sacrificielle servant aussi de plan de travail, et s'attela de ses ongles noirs, à extraire le fruit de la coquille.
« -J'ai pu, il est vrai, un soir de vague à l'âme, rendre la vie à un pauvre bougre mal achevé. C'était distrayant et j'en ai ris longtemps. Mais ça n'a pas plu à Sakpata qui me l'a bien fait comprendre par une vérole post-mortem à s'en gratter la moelle. Il ne faut pas briser l'équilibre, les vivants vont mourir et les morts sont vivants, point. La vie doit rester le premier symptôme de la purulence mort-vivante, tout retour en arrière est hautement prohibé.
-Mais comment appeler la mort-vie si ce n'est un retour en arrière?
-Une alternative. »
Lilianore contempla ce petit cœur qui ne battait plus mais qui se liquéfiait entre ses mains en coupe. Elle s'était tant investie dans ce projet, et si elle ne faisait rien tout de suite, ce pauvre organe ne serait bientôt plus bon qu'à servir de bouillie pour nourrisson. Elle ne voulait pas être vivante, elle voulait un cœur qui bat, y'avait-il là de quoi fouetter un chat, même malade?
Ne pouvait-elle pas jouir d'un cœur vivant dans son petit corps mort? C'est alors qu'une idée étonnamment brillante traversa son cerveau sous-alimenté.
« -Eh bien, j'ai une alternative à vous proposer : Que dirait Sakpata si je vous demandais de rendre ce cœur que voilà non pas vivant mais mort vivant, juste assez pour lui conférer un petit peu de rythme? »
La prêtresse parut songeuse, c'est à dire qu'elle cessa de mâchonner un moment.
« -C'est ridicule, il faudrait pour cela qu'il dispose d'un système nerveux centralisé pour que la greffe de vie puisse prendre et... »
...Et les quatre yeux convergèrent vers le bulbe rachidien que la sorcière était sur le point de porter à sa bouche.
Quelques minutes plus tard, sous l'effet d'incantations grandiloquentes et de fumées liquides, le bulbe tissait une dentelle de nerfs tout autour de l'organe rougeoyant qui se mit bientôt à palpiter, d'abord hésitant, puis à un rythme plus régulier, qui fit perdre à Lilianore le contrôle de ses secrétions.
« - C'est tout ce que je peux faire pour toi jeune fille. Maintenant pars, il est temps que j'aère un peu ce taudis. »
Et c'est le cœur battant, dans sa poche, il est vrai, que Lilianore s'en fut vers la troisième et dernière étape de son voyage : Le cimetière de Foix, et pour le coup, elle connaissait le chemin. Près de sa demeure terreuse vivait un apothicaire, qu'on disait aussi un peu medecin. Il était connu pour savoir tout des fluides qui communiquent d'un organe à un autre et de l'horlogerie du corps, qu'il soit tiède ou qu'il soit froid. Lui, sans doute, saurait trouver une petite place, pour y loger ce cœur parfait au son de cloche. Elle revint donc sur ses pas, retraversa le pays voisin qui n'était déjà plus qu'un vaste champ de ruine, retrouva son paysan une fourche dans la gorge, et enfin son cimetière plus immuable que jamais.
« -Quel relent t'amène? » lui lança joyeusement l'apothicaire en la voyant franchir le seuil de son tombeau
-Vous vous en doutez peut-être, mais j'ai besoin de vos talents. »
Et Lilianore lui raconta combien elle désirait un cœur qui bat, comment elle avait trouvé celui qui lui siérait et comment elle l'avait rendu zombi. Enfin elle lui exposa ce qu'elle attendait de ses habiles doigts de métal à présent qu'elle et l'organe s'étaient rendus compatibles.
« -Je ne vois rien dans ce projet qui ne puisse se faire, allonge toi sur l'autel que j'aère tes abats pendant qu'en ce bocal ton cœur se raffermisse.
Mais les chats sauvages autant que les dieux sont joueurs, et plutôt que de se servir en viande dans le charnier qui abonde, ils préfèrent rechercher là où est la difficulté, là où est la douleur, là où est le méfait. Ni une, ni deux, voilà l'animal qui pénètre, saute sur les étagère, sans frôler un flacon, et fait choir le bocal qui du cœur était empli. Le pauvre petit être va s'écraser au sol, tout souillé de terre, et tout blessé de verre. Il vibre encore encore quand le chat s'en empare, mais vit son dernier battement quand quatre canines le déchirent.
Lilianore crie, l'apothicaire s'excuse, le félin salue et bondit hors la scène.
Le conte se conclurait sur cette fin cruelle si notre apothicaire n'était pas moraliste, et s'il pouvait supporter la vue d'une zombie éplorée. Il plongea ses deux mains dans la plaie béante qu'il venait d'ouvrir dans le ventre de Lilianore, écarta les mâchoires de sa cage thoracique et extirpa son cœur, le vrai, celui qui ne battrait jamais plus. Il avait moins d'allure que celui de la princesse, sa couleur jaunâtre et les multiples aspérités dont il était criblé lui donnait davantage l'apparence d'une éponge. En le voyant ainsi exhumé, encore plus mort qu'elle ne se l'imaginait, Lilianore fit couler le long de ses joues de denses et douloureuses larmes de pus, mais l'apothicaire ne s'en formalisa point, et tout doucement, il porta ce triste déchet à l'oreille de la malheureuse. Elle n'entendit tout d'abord rien sinon le son rauque de ses sanglots, puis elle crut entendre un son, pas fort, non, feutré comme celui d'une dent tombant sur un coussin. Elle redoubla alors d'attention et pu percevoir dix, cent, mille battements cognant la paroi en une même seconde. Son regard graisseux se perdit un instant, puis vint croiser, interrogateur, celui de l'apothicaire : quelle était donc cette sorcellerie ?
Mais de sorcellerie il n'y avait point : en son cœur muet et décrépit frappaient ceux de la myriade de ses habitants. Larves, vers, fourmis, hannetons, tous vibraient en elle en une symphonie orchestrale, battant désordonnés, imposant des silences, cadençant au final la plus touchante des gymnopédies.
C'est à l'apothicaire qu'échurent les derniers mots :
« -Pourquoi vouloir d'un cœur qui sonne comme une cloche, quand on possède en son sein mille carillons de cristal. »
19:00 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : contes, zombies, coeur
18.03.2008
La ronde des souhaits
(inspiré d'une histoire de Chris Avelonne)
Les soiffards savent les désagréments de se réveiller matin avec cette douleur lancinante entre les deux oreilles, sans idée de ce qu'on a fait la veille, ni du lieu où l'on se trouve. Leglatin l'expérimentait en ce moment même, à la différence que pas une goutte d'alcool ne circulait dans ses veines, d'ailleurs c'était bien simple, son sang ne circulait plus du tout.
Pour ce qu'il en savait, il se trouvait actuellement pendu sous un saule, quand à savoir le pourquoi et le comment, c'était une autre paire de bas. Afin d'y voir un peu plus clair, il ôta ses lunettes et souffla dessus pour les essuyer, sans effet. Après plusieurs vérifications Leglatin finit par constater qu'il n'avait plus le moindre souffle, et que de tout façon, il n'avait plus besoin de respirer. L'idée qu'il pouvait ne plus être foncièrement vivant commença à émerger. Ses pensées se tournèrent alors vers la corde peu seyante qu'il portait au cou : Ainsi donc on l'avait pendu. Mais quel crime abominable avait-il bien pu commettre pour mériter pareil châtiment ? Il avait beau se creuser la cervelle déjà liquéfiée, aucun souvenir de sa vie antérieure ne lui parvenait. L'idée d'avoir pu être bandit de grand chemin au temps des diligences l'enthousiasmait, il aurait apprécié une vie d'aventure, de grands espaces, de pépées, de colts et de saloons, mais ses épaules malingres et ses lunettes à monture légère laissaient davantage présager un passif d'instituteur violeur d'enfants. D'une manière ou d'une autre, il apparaissait ostensiblement qu'il avait péché, et que lors du procès, seul le nœud avait été coulant.
"-Eh bien, pantin, on arrose les mandragores?"
Pareille voix de basse ne pouvait sortir d'un organisme sain.
Leglatin se contorsionna au bout de sa corde pour faire face à celle qui l'avait interpellé. Une ou deux vertèbres craquèrent.
"-Tu ne me remets pas? Ce n'est pas la première fois pourtant…"
Devant lui était assise une grosse femme noire et flasque dont la chair occupait chaque parcelle de son fauteuil de rotin. Son nez et ses oreilles étaient percés de toute sorte de bijoux cuivrés quant à son œil droit, il avait laissé la place à une sommaire bille de bois. A bien la regarder, la sorcière était trépassée depuis plusieurs siècles et Leglatin, pour qui le crâne ne connaissait plus d'angles morts, pouvait distinguer à travers la dentelle de ses seins quelques organes aussi noirs que ses boucles crasseuses.
"-Auriez-vous l'obligeance de me dire qui vous êtes, et ce que je fais ici?"
La vieille lui adressa un sourire d'une demi-douzaine de dents :
"-Modère tes demandes pantin, car il ne t'en reste guère qu'une. Je vais être clémente et oublier ces dernières, tu ne pouvais pas savoir après tout : le sang à cessé d'irriguer ton cerveau et ta mémoire fait défaut. Apprend (ou réapprend) que je suis un peu fée, bonne ou mauvaise, c'est toi qui choisis. Il se trouve que pour des raisons qui ne m'enchantent guère, je te suis redevable de trois souhaits. Tu as déjà formulé les deux premiers, je n'attend plus que le troisième pour déguerpir et ne plus jamais recroiser ta face de zombie asthénique."
Partant du fait qu'il était mort, et pourtant bien vivant, Leglatin eût peu de peine à accepter ces nouvelles données, et songea avec sérieux à ce dernier vœu qu'il pourrait prononcer.
S'il est vrai que leurs nombreux vices aveuglent souvent les hommes, Leglatin ne se laissa quant à lui guider que par de saines pensées, altruistes, pour ne pas dire chrétiennes, ornières en tout point comparables aux précédentes. Ainsi, passées quelques trop courtes secondes de réflexions, il déclara de cette humilité et de cette politesse qui agacent les sorcières :
"-S'il ne vous reste qu'une demande à satisfaire, faites moi remonter le fleuve du temps, je veux retrouver la tiède moiteur de la transpiration, les poils hérissés et les fortuits frissons.
Déposez-moi, oh, pas très loin, une heure avant de commettre le crime qui m'a mené à ce saule, je corrigerais ma conduite afin que nul n'en souffre cette fois, je rachèterais mes erreurs à des prix faramineux, pour ce troisième souhait offrez-moi une seconde chance."
L'antique femme gloussa.
"-Amusant, c'était exactement ton premier souhait!
-Et quel était le deuxième? demanda le cadavre soudain inquiet.
-Une corde pour te pendre."
19:52 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : zombie, conte, trois souhaits, pendu
22.02.2008
Le Don de soi
Ei-Vene était réputée pour avoir le cœur sur la main, et ce n'était pas toujours qu'une façon de parler : Il lui arrivait souvent de sortir l'animal de sa cage thoracique pour le présenter au premier venu. Sa prévenance lui valait les sollicitations de tout le cimetière, et d'aucun affirmait qu'elle était la plus charmante zombie de ces lieux marmoréens. Couture, rafistolage, hygiène dentaire…ses doigts effilés s'acquittaient avec habileté de la moindre tâche, aussi dégradante fût-elle, pour peu que cela puisse faire naître un sourire sur un visage putrescent.
En son for intérieur mal isolé, Ei-Vene était persuadée qu'un Saigneur Tout Puissant comptabilisait les bonnes et mauvaises actions là-haut, et qu'il triait sur le volet ceux des zombifiés qui le rejoindraient en retournant enfin poussière, et ceux qui seraient inhumés, pour commencer une nouvelle longue et infectieuse non-vie. Une pensée au moins aussi stérile que son propre ventre, mais que son voisinage se gardait bien de discuter, ayant bien saisi les avantages qu'ils pouvaient tirer de ces macabres inepties.
La mort s'écoulait donc douce et sereine pour tout le monde dans le cimetière de Mort-en-Biais jusqu'à la nuit où un fâcheux évènement troubla le moignon d'existence de Ei-Vene.
Alors qu'elle était en train de raccommoder la joue de Relentd'os qui se l'était mordue pendant le sommeil, la bonne Ei-Vene se prit à penser à ses propres cendres, voletant dans un ciel gris vers des lendemain qui rien. Cette envolée lyrique coûta cher au vieux Relentd'os, dans l'œil duquel vint s'enfoncer l'aiguillon de sa soigneuse inattentive.
Quittant sa rêverie, Ei-Vene constata l'accident et tenta de réparer la choroïde à l'aide de quelques potions d'embaumement dont elle avait le secret, tout en s'accusant cent fois d'une telle maladresse. Mais rien n'y fit, l'œil, réduit à l'aspect d'une vieille prune trop mûre, ne fut plus bon qu'à jeter.
Relentd'os tint à rassurer la jeune fille, dont les pyorrhées lacrymales l'émouvaient, il lui assura que ce n'était pas grave, qu'un de perdu, dix de retrouvés, et que son orbite vide aura tôt fait d'être comblée. Mais Ei-Vene ne se pardonna pas ce geste malencontreux.
Estimant qu'elle avait trahi la confiance de ses voisins de fosse, elle s'excommunia du cimetière et se promit de ne plus jamais s'installer en aucun havre tant que la somme de ses bonnes actions n'auraient racheté son méfait. Plusieurs tentèrent de l'en empêcher, en particulier les infirmes et décomposés, mais Ei-Vene se tint à faire ce que le Saigneur lui dictait.
Après avoir marché à travers la campagne deux nuits durant, dormant là où l'humus était le moins humide, se nourrissant du cerveau des seuls lapereaux boiteux qu'elle parvenait à attraper, Ei-Vene en vint à croiser l'Amie sur sa route. L'Amie était une jeune zombie assise sur le bord du chemin, elle devait avoir à peu près son âge, bien qu'elle semblât bien plus vieille. Son corps n'avait vraisemblablement pas eu la chance d'être conservé dans le froid des tombeaux : la moitié de son visage avait fondu, sa position désarticulée laissait présager de quelques os brisés, et ce qui lui restait de peau était couvert de lichens et autres champignons parasitaires.
"-Tu m'as l'air bien mal en point, constata Ei-Vene avec affliction, sont-ce des vivants qui te mirent dans cet état?
- Hélas non, belle passante, jamais le moindre vivant ne vient s'aventurer en ces contrées désertes. Si tu me vois dans une telle dégénérescence, c'est qu'aucun arbre ici n'est assez touffu pour empêcher le soleil de me calciner, qu'aucun muret n'est assez haut pour empêcher le vent de me faire choir, et que je ne suis moi-même pas assez forte pour empêcher mousses et doryphores de fragiliser mes os. "
Emplie de culpabilité d'avoir pu conserver son corps de zombie séduisant, Ei-Vene dit à l'Amie que s'il y avait une chose, n'importe laquelle, qu'elle pouvait faire pour lui rendre un peu de bonheur, elle l'exécuterait sans faillir. L'Amie, alléchée par la proposition, roula les yeux dans ses orbites pour se mettre à réfléchir.
"- Il y a bien une chose qui pourrait m'épargner beaucoup de désagréments…mais sans doute est-ce trop exiger…
- Je t'en prie, fais-le moi savoir.
- Eh bien, je pensais que tu pourrais me donner ta main."
La voyageuse lui répondit d'une mine intriguée.
"- En effet, continua L'Amie, ta main m'a l'air solide, agile et vigoureuse, si tu me la confiais je m'en servirais pour protéger mon pauvre visage des rayons du soleil, je pourrais agripper plus fermement les prises quand le vent soufflerait, et tes ongles chasseraient les lichens et les insectes rampants de mes vieux os rongés. Je crois que pour ces trois raisons, ta main me rendrait le sourire."
Convaincue de bien agir, Ei-Vene saisit de la main droite son poignet gauche et le brisa d'un geste sec. Puis, elle déchira délicatement ses peaux et ses chairs pour tendre à l'Amie l'objet de son bonheur, contre lequel elle obtint mille remerciements.
Quand elle fût assez loin, Ei-Vene se félicita d'une si bonne action, et demanda tout haut au Saigneur si sa faute était rachetée, afin qu'enfin elle ne fût plus que cendres.
Mais le Saigneur se tu, et Ei-Vene reprit sa route.
C'est au détour d'un sentier boisé que Ei-Vene perçu dans son oreille valide une étrange mélodie. Un râle guttural semblable à celui du nourrisson asthmatique. Piquée dans sa curiosité, elle s'enfonça dans les sous-bois, guidée par cette plainte rocailleuse. Là, adossé contre un buisson de ronce, elle découvrit l'Amant, charmant zombi aux cheveux longs et à la gorge déchirée. Son crâne reposait inerte sur son épaule droite.
Dès qu'il se vit en compagnie, il coupa court à ses vocalises et ses yeux se mirent à briller.
"- Quel est ce chant, bel oiseau? Est-ce ta blessure qui te fait tant souffrir?
-Tu sais bien, ma sœur, que notre condition nous protège des douleurs charnelles. Non, si je souffre, c'est seulement de l'amour, celui qui noue les âmes et émousse les sens. Je ne puis plus vivre ainsi, mais je ne peux pas mourir."
Ei-Vene se mit à genoux et caressa sa plaie.
"-Sèche ta sanie, je sis là pour t'aider. S'il existe en ce monde un remède à ton mal, je suerais sang et lymphe pour te le rapporter."
L'Amant fit basculer sa tête sur sa seconde épaule, non sans perdre quelques fragments de viande rouge qui vinrent tâcher son col. Et plongeant son regard dans les yeux de sa bienfaitrice:
"- Je crains qu'il n'y ait d'antidote à ce poison, s'il reste à sens unique, il vous hante à jamais.
- N'y a-t-il donc rien que je puisse faire?
-Il existe un moyen, mais je n'ose vous en parler. Peut-être que si l'amour me visait en retour, je serais à la fin purgé de mes tourments. J'aperçois votre cœur derrière cette peau diaphane, il est sans cicatrice, peut-être encore à prendre…"
Pouvant lire dans son crâne comme dans un livre ouvert, Ei-Vene comprit comment guérir le malheureux. Elle écarta de son moignon le rideau de peau qui le camouflait, et sortit son cœur de sa prison osseuse. Puis, arrachant le bouquet d'artères qui l'encombrait, vestige d'une circulation sanguine opérante, elle le tendit à l'Amant qui lui en baisa les pieds pourtant fétides.
Quand elle fût assez loin, Ei-Vene se félicita d'une si bonne action, et demanda tout haut au Saigneur si sa faute était rachetée, afin qu'enfin elle ne fût plus que cendres.
Mais le Saigneur se tu, et Ei-Vene reprit sa route.
Sept lieues plus loin, fourbue d'avoir gravi l'adret de la colline, Ei-Vene vit une source surgir d'entre deux rochers. Quelle aubaine, se dit-elle en guettant alentours : elle allait pouvoir se débarrasser de sa sueur malodorante. Sans plus de précaution, elle se défit de ses frusques, et se baigna entière dans l'eau du bassin. Le Mari passant à la ronde ne pu que remarquer cette naïade sépulcrale, au corps presque préservé des vers et des bubons. Ses hanches saillantes et sa peau ivoirine enflammèrent son désir, et il s'approcha de la source à pas feutrés.
"- Hola belle nageuse que vaut à ma colline le plaisir de votre visite?"
Par pur réflexe post-mortem, la jeune fille masqua de son bras moignonné les deux poches qui furent jadis siens seins.
"- Je n'étais point au courant de ce que cette colline fût votre. Veuillez me pardonner, je me retire séant." Répliqua t'elle humblement.
"- De grâce demeurez, ce n'est pas toute les nuits que pareille beauté vient changer ce filet d'eau en linceul, ces pierres en mausolée, ce tertre en pyramide. "
Ei-Vene, troublée, dévisagea le vieux zombi. Quelques cheveux épars dégoulinaient le long de son crâne et son nez avait été réduit à l'état de cartilage. Loin d'être aussi séduisant que l'Amant, il disposait d'un certain charme cadavérique auquel elle n'était pas indifférente. Elle sortit de la source pour le voir de plus près, laissant aux vivants le soin de la pudeur.
"-Je veux bien m'attarder un instant, mais ne peux demeurer pour la simple raison qu'une promesse me lie à l'errance"
Il lui demanda quelle promesse, et elle lui narra dans les détails comment elle avait crevé l'œil de Relentd'os et qu'elle avait dû quitter son cimetière. Elle raconta ensuite comment, pour sauver son âme, elle avait donné sa mail à l'Amie et son cœur à l'Amant. Enfin elle lui expliqua que sa rédemption n'était pas terminée et qu'elle devait encore parcourir du chemin pour pouvoir devenir cendres au terme de sa mort-vie.
Le mari, qui savait reconnaître une occasion lorsqu'elle se présentait, prit l'air aussi abattu que ses derniers muscles faciaux le lui permettaient.
"- Si semer le bien est votre volonté, et que vous ne pouvez rester, je sais le plaisir que vous pourriez apporter à un vieil homme : Voyez ce rocher pelé, il est ma seule compagnie, gouttez l'eau de la source, elle est mon seul réconfort. Je suis bien seul en ces lieux, et quand vient l'hiver, mon épiderme se souvient de la morsure du froid. Votre corps, même glacé, pourrait m'apporter la tiédeur que mes vieux os réclament. Nul don de votre part ne serait plus vertueux.
A ces mots si poignants, Ei-Vene saisit une pierre tranchant et, d'une main déterminée, se sectionna le coup tandis que le Mari la maintenait par les cheveux. Dix longues minutes furent nécessaires pour parachever l'ouvrage, mais jamais son bras ne trembla. Lorsque la tête fut débitée, Le Mari su remercier le corps, couvert de sang brun, comme il se devait. Quand à Ei-Vene, il l'envoya rouler sur le flanc de la colline.
Quand elle fût assez loin, Ei-Vene se félicita d'une si bonne action, et demanda tout haut au Saigneur si sa faute était rachetée, afin qu'enfin elle ne fût plus que cendres.
Mais le Saigneur se tu, et Ei-Vene ne pu que poursuivre sa route.
Elle ne s'arrêta qu'une fois en bas, lorsqu'elle heurta un arbre de plein fouet, fracturant son crâne sans rien en ressentir.
"- Mrkrgnaô!"
Miaula le chat sauvage que l'on venait de réveiller. Du haut de sa branche, il considéra d'un œil distrait le présent que le destin lui apportait.
"- Chère morte diminuée, n'as-tu jamais oui parler de la sage parole "il faut se méfier du chat qui dort" ?" Lança-t'il en se lissant les moustaches.
"- Mais excuses, chat perché, si ma tête s'est égarée au pied de votre demeure. C'est que la perte de certaines fonctions physiques, m'a aussi privé de mon sens de l'orientation.
-J'entends bien, mais ce ne sont pas quelques excuses qui me rendront le sommeil. Vois-tu, quelques viandes avariées m'ont, ces derniers temps, causé de pénibles insomnies, et j'étais tout juste parvenu aujourd'hui à fermer les deux yeux. Mieux encore, j'avais rêvé. Des rêves de châteaux, de princesse et de petits pois. Peu convenables pour un chat, mais passons. Ta brutale intervention m'a privé du dénouement, ce que pourtant j'affectionne et en quoi, par ailleurs, j'excelle.
La culpabilité pénétra Ei-Vene par tous les pores. On en avait enterrés pour moins que ça songea t'elle, alors que le chat se pourléchait les babines.
"- Je comprends votre colère, et de tout cœur je voudrais me racheter, mais de cœur je n'en ai plus, pas plus que de main, ni de corps. Ni hypophyse, ni endorphine pour un vieux chat insomnieux. Je n'ai plus rien à vous donner.
- En es-tu bien sûre? Ta langue qui dans ta bouche s'agite m'apporterait, je crois, un bien grand réconfort. Elle me parlerait à l'oreille et me chanterait des berceuses, afin que je puisse chaque nuit retrouver mon sommeil. Si tu me la confiais, alors, je te pardonnerais."
L'idée plût à l'ingénue, trop contente de se sortir de cette mauvaise passe. Un claquement sourd se fit entendre, et, la bouche ensanglantée, Ei-Vene cracha sa langue à quelques centimètres de sa tête. Mais elle ne pu demander tout haut au Saigneur si sa faute avait été rachetée, afin qu'enfin elle ne fût plus que cendres.
A cet instant, le chat bondit de son arbre, et engloutit la langue fraîchement coupée.
"- Hg Hgg Hg…!" protesta la zombie, aux faits de la supercherie. Serein, le félon félin lui répondit :
"- Sache, jeune femelle, que seul un bon repas rend au chat son sommeil. Ce hors-d'œuvre était exquis, mes compliments au chef. Gageons que le plat de résistance sera d'égal délice."
La sentence prononcée, et sans plus de manières, il dévora la naïve Ei-Vene morte-vivante.
Et c'est ainsi que plutôt que de cendres, bientôt Ei-Vene se fit de selles.
08:55 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, zombie, histoire, conte





